{"id":2352,"date":"2022-06-28T10:10:24","date_gmt":"2022-06-28T08:10:24","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.archipad.com\/?p=2352"},"modified":"2023-09-21T16:31:11","modified_gmt":"2023-09-21T16:31:11","slug":"interview-de-philippe-madec-architecte-responsable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archipad.com\/fr\/interview-de-philippe-madec-architecte-responsable\/","title":{"rendered":"Interview de Philippe MADEC, architecte responsable"},"content":{"rendered":"<p><em>Pionnier de l&rsquo;urbanisme et de l&rsquo;architecture \u00e9coresponsable, Philippe MADEC est un des fondateurs du Mouvement pour une Frugalit\u00e9 heureuse et cr\u00e9ative qui rassemble des architectes et urbanistes du monde entier.<\/em><\/p>\n<p>V\u00e9ritable d\u00e9fricheur du d\u00e9veloppement durable en urbanisme et architecture, Philippe MADEC cr\u00e9e son atelier \u00e0 Paris en 1989 et son atelier rennais en 2005 au sein desquels il d\u00e9veloppe une approche \u00e9coresponsable du projet architectural et urbain qui lui a valu de nombreuses distinctions, notamment le <em>Global Award for Sustainable Architecture<\/em>. Il participe \u00e9galement \u00e0 la politique g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;architecture et de l&rsquo;urbanisme en France et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger : expert pour le Grenelle de l&rsquo;Environnement, membre du Conseil National des Villes et Territoires d&rsquo;Art et d&rsquo;Histoire, conseil scientifique du PUCA, membre du jury national \u00c9coquartiers \/ \u00c9cocit\u00e9s, membre titulaire du Chapitre Europe du \u00ab\u00a0Club de Rome\u00a0\u00bb depuis 2010, un expert pour HABITAT III en 2016&#8230;<\/p>\n<p><strong>Vous \u00eates un des pionniers de l\u2019architecture \u00e9coresponsable. Comment en \u00eates-vous venu \u00e0 cette d\u00e9marche de l\u2019\u00e9coresponsabilit\u00e9 dans l\u2019architecture&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est tr\u00e8s clairement un h\u00e9ritage breton, un h\u00e9ritage familial. J\u2019ai v\u00e9cu toute mon enfance dans une relation forte \u00e0 la nature parce que mon p\u00e8re \u00e9tait ostr\u00e9iculteur dans les abers du Finist\u00e8re et mon grand-p\u00e8re maternel meunier et sourcier. Entre l\u2019eau de la rivi\u00e8re qui alimente la turbine du moulin, l\u2019oc\u00e9an qui monte et qui descend et qui fait vivre les \u00eatres, les ondes telluriques qui vous traversent simplement le corps \u00e0 travers un morceau de bois, vous comprenez tr\u00e8s jeune que la relation entre les hommes et la nature est puissante. Ajoutez \u00e0 cela le choc des grandes pollutions des ann\u00e9es 70-80 qui ont frapp\u00e9 ma r\u00e9gion :&nbsp;les parasites venus du Japon qui ont d\u00e9truit les huitres plates, le Torrey Canyon, l\u2019Amoco Cadiz, ces p\u00e9troliers qui ont d\u00e9vast\u00e9 les c\u00f4tes du Finist\u00e8re\u2026 Mon engagement \u00e9cologique est n\u00e9 de mes origines et de ces chocs. Pour l\u2019architecture, c\u2019est une autre histoire. J\u2019ai appris l\u2019architecture au Grand Palais chez Henri Ciriani o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait pas question d\u2019\u00e9cologie, mais bien d\u2019architecture moderne, d\u2019abstraction. Comment faire la somme de ce que m\u2019avaient appris la Bretagne et le Grand Palais&nbsp;? C\u2019est en rencontrant l\u2019historien anglo-am\u00e9ricain, Kenneth Frampton, \u00e0 New-York que j\u2019ai pu rassembler ces antagonismes apparents pour tracer le chemin que je suis encore aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>Comment d\u00e9finir l\u2019architecture \u00e9coresponsable&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est une architecture qui installe la vie en disposant de la mati\u00e8re avec bienveillance. Bienveillance \u00e0 la fois pour la terre et pour la vie en g\u00e9n\u00e9ral. En tout, il est question de vie, d\u2019installation et de bienveillance avec les \u00eatres, avec les mati\u00e8res et avec les techniques. C\u2019est ce que nous avons appel\u00e9, avec Alain Bornarel et Dominique Gauzin-M\u00fcller, la frugalit\u00e9 cr\u00e9ative. Nous ne sommes pas dans la d\u00e9croissance, nous sommes dans une vision apais\u00e9e de la frugalit\u00e9 v\u00e9cue comme une mani\u00e8re d\u2019installer l\u2019homme dans son milieu selon une justesse de la relation nature et culture.<\/p>\n<p><strong>Comment comprendre cette notion de frugalit\u00e9 heureuse et cr\u00e9ative dans l\u2019am\u00e9nagement des territoires ?<\/strong><\/p>\n<p>La frugalit\u00e9, c\u2019est utiliser uniquement que ce qui est n\u00e9cessaire, c\u2019est mettre en \u0153uvre un dispositif qui installe la vie en m\u00e9nageant la terre. Les principes de cette frugalit\u00e9 heureuse et cr\u00e9ative permettent de sortir d\u2019une logique productiviste. Le bon prisme pour agir, c\u2019est la dimension communale. Sans \u00e9chelle, sans qualification, toute petite ou tr\u00e8s grande, rurale ou urbaine, la commune est tout \u00e0 la fois. A partir de cette dimension communale, nous n\u2019am\u00e9nageons pas, nous m\u00e9nageons, nous ne consommons plus, nous contentons, nous ne construisons plus, nous r\u00e9habilitons. Il faut faire mieux avec moins, en utilisant deux fois moins de ressources. Et ce n\u2019est pas le \u00ab&nbsp;Less is more&nbsp;\u00bb des Modernes qui pousse \u00e0 toujours faire plus, plus vite\u2026 Le premier rapport du Club de Rome rappelait d\u00e8s 1972 qu\u2019il ne pouvait y avoir une croissance infinie dans une terre finie sans dommages \u00e9cologiques majeurs. On le sait depuis longtemps, je ne vois pas d\u2019autre avenir que celui de la frugalit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>\u00cates-vous entendu par les responsables des territoires&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Nous devons faire un travail collectif. Ce n\u2019est pas eux contre nous. Il est indispensable que chacun reconnaisse ses responsabilit\u00e9s pour avancer ensemble. Les b\u00e2tisseurs sont responsables de 40 % des gaz \u00e0 effet de serre. L\u2019architecte am\u00e9ricaine St\u00e9phanie Carlisle le dit avec beaucoup de force&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je pollue la plan\u00e8te depuis des ann\u00e9es, [\u2026] j\u2019ai pass\u00e9 chaque jour de ma vie professionnelle \u00e0 aider une industrie qui est responsable de pr\u00e8s de 40&nbsp;% des \u00e9missions climatiques mondiales. Je ne travaille pas pour une compagnie p\u00e9troli\u00e8re ou gazi\u00e8re. Je ne travaille pas pour une compagnie a\u00e9rienne. Je suis architecte.&nbsp;\u00bb. Aujourd\u2019hui, il y a une demande croissante chez les ma\u00eetres d\u2019ouvrage priv\u00e9s et publiques qui exigent des r\u00e9ponses \u00e9coresponsables fortes et tr\u00e8s abouties. &nbsp;Le mouvement Frugalit\u00e9 heureuse et cr\u00e9ative mobilise plus de 14.000 signataires dont 5.200 architectes en France et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, c\u2019est un signe qui nous engage vers l\u2019optimisme.<\/p>\n<p><strong>Mais concr\u00e8tement comment peut-on m\u00e9nager les terres&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Il est temps d\u2019avoir une posture intelligente par rapport \u00e0 ce qui est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s, on ne construit chaque ann\u00e9e que 1% \u00e9quivalent du b\u00e2ti existant. Dans ce 1%, quelle est la part de l\u2019\u00e9coresponsable aboutie&nbsp;? Rien par rapport \u00e0 ce qui continue \u00e0 se faire\u2026 C\u2019est catastrophique. Ce n\u2019est pas avec le neuf que nous allons sauver la plan\u00e8te. Nous devons travailler sur l\u2019existant&nbsp;: r\u00e9habiliter les b\u00e2timents, les transformer et surtout arr\u00eater de les d\u00e9truire. Philippe Pelletier, pr\u00e9sident du Plan B\u00e2timent Durable, le dit simplement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, on a \u00e9quip\u00e9 la France, les cinquante \u00e0 venir, on va la r\u00e9habiliter.&nbsp;\u00bb Tout l\u2019enjeu est de r\u00e9duire drastiquement la n\u00e9cessit\u00e9 du d\u00e9placement. La disposition des villes doit \u00eatre pens\u00e9e \u00e0 partir du logement. Comment en int\u00e9grant la question du temps dans l\u2019am\u00e9nagement du territoire peut-on vivre mieux&nbsp;? Rendre mixtes les quartiers, rapprocher le travail des logements, cr\u00e9er des tiers lieux, ces changements d\u00e9j\u00e0 en cours sont n\u00e9cessaires. Il faut r\u00e9duire les d\u00e9placements contraints et privil\u00e9gier les d\u00e9placements collectifs quand ils restent incontournables. En somme, nous devons revenir \u00e0 un am\u00e9nagement ant\u00e9rieur des territoires, remettre des rails sur les anciennes voies SNCF abandonn\u00e9es par exemple. Un regard diff\u00e9rent au plus pr\u00e8s des territoires, consid\u00e9rer le bien-\u00eatre de l\u2019humain dans son milieu&nbsp;: l\u00e0 est l\u2019essentiel.<\/p>\n<p><strong>Quelle est la place des technologies en g\u00e9n\u00e9ral dans cette d\u00e9marche vers l\u2019\u00e9coresponsabilit\u00e9&nbsp;? Aident-elles \u00e0 faire mieux dans le sens que vous avez d\u00e9fini&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Les nouveaux logiciels facilitent la conception, mais aussi la communication au sein des \u00e9quipes et avec les ma\u00eetres d\u2019ouvrage. Comprendre un plan reste tr\u00e8s difficile pour les non-initi\u00e9s, la repr\u00e9sentation 3D des projets permet vraiment d\u2019augmenter le partage et donc la connaissance pour le ma\u00eetre d\u2019ouvrage de ce qui est en train d\u2019\u00eatre con\u00e7u. Mais, au c\u0153ur de la frugalit\u00e9 cr\u00e9ative, il y a la n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9sintoxiquer de la technologie. Bien s\u00fbr, on a toujours besoin de la technique, mais seulement dans la mesure o\u00f9 elle nous aide \u00e0 construire notre relation apais\u00e9e \u00e0 la nature. Or, certaines technologies sont devenues si complexes qu\u2019elles emp\u00eachent ce lien. Sur\u00e9quiper des b\u00e2timents co\u00fbte tr\u00e8s cher en argent, en mati\u00e8re, en \u00e9nergie. Je ne suis pas pour la climatisation, mais pour la ventilation naturelle, comme je ne suis pas pour le b\u00e9ton mais favorable aux mat\u00e9riaux bio g\u00e9o-sourc\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Vers o\u00f9 l\u2019innovation doit-elle se porter pour continuer dans cette voie de l\u2019\u00e9coresponsabilit\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Pour moi, l\u2019innovation ne sera pas technique. Elle doit d\u2019abord \u00eatre sociale. R\u00e9habiliter ce qui est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, c\u2019est r\u00e9habiliter un monde habit\u00e9. Il faut donc que les habitants soient partie prenante de la r\u00e9habilitation de leur monde. Nous n\u2019arriverons \u00e0 la massification dont tout le monde parle par la technique, mais par la d\u00e9multiplication des actions \u00e9coresponsables de chacun. Si les citoyens sont accompagn\u00e9s, tout ira plus vite.<\/p>\n<p>Nous le savons tous d\u00e9j\u00e0, en r\u00e9alit\u00e9. Quand les gens votent pour ce qui rel\u00e8ve directement de leur monde, leur quotidien, ils font de vrais choix. Il y a en France de plus en plus de maires \u00e9cologistes. Nous revenons l\u00e0 \u00e0 l\u2019importance de la dimension communale.<\/p>\n<p><strong>Votre d\u00e9marche a \u00e9t\u00e9 prim\u00e9e par le <em>Global Award for Sustainable Architecture<\/em>\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Avoir \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 recevoir le Prix du Projet Citoyen et \u00eatre le seul \u00e0 l\u2019avoir re\u00e7u deux fois est aussi important \u00e0 mes yeux que le <em>Global Award<\/em>. Devenir membre titulaire du chapitre Europe du Club de Rome, recevoir le titre de Docteur Honoris Causa de l\u2019Universit\u00e9 de Li\u00e8ge, tout cela arrive parce que j\u2019ai mon \u00e2ge et que j\u2019ai fait le travail, mais aussi parce que ces instances se reconnaissent dans notre d\u00e9marche et c\u2019est cela qui importe.<\/p>\n<p><strong>Si vous aviez \u00e0 parler d\u2019un de vos projets en particulier, lequel choisiriez-vous&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est difficile \u00e0 dire car on s\u2019investit beaucoup dans les travaux que l\u2019on fait. J\u2019aime \u00e9videmment ce qui fut ma premi\u00e8re grande \u0153uvre, l\u2019am\u00e9nagement du bourg de Plourin-l\u00e8s-Morlaix, quinze ans de travail avec tous les Plourinois, pour lequel nous avons re\u00e7u une dizaine de prix dont le prix Projet Citoyen.&nbsp; Je pourrais aussi \u00e9voquer le p\u00f4le culturel de Cornebarrieu, un b\u00e2timent construit en bois et en terre crue qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine du d\u00e9veloppement de la fili\u00e8re industrielle des BTC. Aujourd\u2019hui, c\u2019est vraiment l\u2019heure des mat\u00e9riaux bio et g\u00e9o-sourc\u00e9s. &nbsp;Il s\u2019agit bien de sortir de l\u2019\u00e9conomie mondialis\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour approfondir le sujet, nous vous invitons \u00e0 consulter les ouvrages suivants&nbsp;:<\/p>\n<p>Philippe Madec (2021), <em>Mieux avec moins. Architecture et Frugalit\u00e9 pour la paix<\/em>, \u00ab La fabrique de territoires \u00bb, Terre Urbaine, 190 pages, 19,50 euros.<\/p>\n<p>Mouvement pour une Frugalit\u00e9 heureuse et cr\u00e9ative (2022), <em>Commune frugale. La r\u00e9volution du m\u00e9nagement<\/em>, \u00ab Manifestes \u00bb, Actes Sud, 120 pages, 11,50 euros.<\/p>\n<p>Yann Nussaume (2021), <em>Milieu et architecture<\/em>, Entretiens avec Augustin Berque, Philippe Madec et Antoine Picon, \u00ab&nbsp;Architectures Contemporaines&nbsp;\u00bb, Hermann, 300 pages, 19 euros.<\/p>\n<p>Vous pouvez \u00e9galement lire le <a href=\"https:\/\/www.frugalite.org\/fr\/le-manifeste.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">manifeste du Mouvement pour une Frugalit\u00e9 heureuse et cr\u00e9ative<\/a><\/p>\n<p><em>Photographie : (c)<\/em> N<em>ateworld<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pionnier de l&rsquo;urbanisme et de l&rsquo;architecture \u00e9coresponsable, Philippe MADEC est un des fondateurs du Mouvement pour une Frugalit\u00e9 heureuse et cr\u00e9ative qui rassemble des architectes et urbanistes du monde entier. 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